Chabatz d’entrar

En Limousin, une expression revient souvent dans les bouches comme dans les mémoires, elle parle des seuils, des rencontres et des invitations. Elle parle de pudeur tout autant que d’accueil, de la discrétion et de la délicatesse que suppose le temps long pour que les portes s’ouvrent. Elle dit à bas bruit l’hospitalité et l’écoute d’un pays qu’on a trop longtemps quitté. Elle ne parle pas fort. Mais elle offre une oreille. Inquiète et curieuse. Chabatz d’entrar, « finissez d’entrer ». C’est une main qui dit : « Bienvenue ». Mais qui dit aussi qu’on continuera encore à s’apprivoiser car franchir est un geste qui ne se finit pas, car entrer s’approfondit dans le temps comme dans les saisons. Et qu’au fond, on le sait, on n’en viendra jamais à bout.

Cette expression, je l’ai croisée plusieurs fois au cours des rencontres et des entretiens cet hiver, quand les langues cherchent dans la mémoire de celles qu’on a oubliées, comme une indication discrète à l’entrée de certains villages. Elle intrigue tout autant qu’elle appelle. Et elle témoigne, pour qui l’a oubliée, de la force du Lemosin comme de celle de l’hospitalité.

Cette expression, elle me parle aussi de l’enquête, de ces enquêtes en Corrèze. Des visages rencontrés. De celles et ceux qui habitent ici. Pour certains depuis des générations, pour d’autres depuis quelques mois. Pour beaucoup qui ne cherchent plus à compter – à quoi bon après tout ? Et des précautions qui existent entre le dehors et le dedans, dans l’attention aux passages, dans la réserve comme dans la retenue. De la patience et des heures longues qu’il faut s’accorder avant qu’apparaisse un signe. Pour l’heure, ce sera d’abord le seuil, puis un premier café, puis les champignons ou les œufs qu’on échange d’un air entendu, les coups de pouce, un premier dîner, les vies qui se trament en s’observant du coin de l’oeil.

Elle parle aussi des paysages, d’un pays qui est compartimenté, à la fois raide et timide, où les routes et chemins ne filent pas droit, où la terre boit l’eau, où on s’empêtre, où ça colle aux pattes, où ça gauille, où ça brume, où les collines se cachent entre les mouillères pour pleurer la neige qui ne cesse de tomber.

Venir prend du temps.

Finissez d’entrer.

Un premier fil

« Des choses qui se mêlent et qu’on a du mal à démêler justement, c’est ça pour moi “Enchevêtré·e·s” : on aimerait bien savoir quoi trier là-dedans mais on sait pas par quel bout les tirer. » F. G., Meymac, novembre 2020

Voilà bientôt trois mois que j’arpente la Corrèze. Trois mois que je rencontre certain·e·s de ses habitant·e·s, que je marche dans ses paysages, que j’éprouve la pluie et le froid de ses forêts et de ses plantations, les brumes, les premières neiges comme les heures chaudes, trois mois que je cavale, du plateau aux plaines, des gorges aux vallées, pour y rencontrer les visages et les vies qui ont écrit ce territoire, trois mois à rencontrer celles et ceux qui tiennent tête au désastre, qui inventent ici ailleurs et autrement, trois mois dedans dehors, trois mois que j’entends parler de son passé et de ses rêves futurs – tendus entre possibles, résistances, solidarités et exploitations déterritorialisées –, trois mois que les regards s’y croisent, que les portes s’ouvrent alors que tout s’acharne à les vouloir fermées.

Je le savais avant de commencer, la Corrèze – pas plus qu’aucun lieu qu’on habite – ne saurait se résoudre en ses frontières : elle déborde et accueille, contrastée, contradictoire.

Il ne saurait être question de résumer trois mois de rencontres, d’échanges, d’accueil et d’hospitalité, trois mois à se découvrir analphabète face à ses paysages comme à ses récits. Aussi, je préfère partager quelques images de ces arpentages, quelques aperçus de ces rencontres – comme une impression du ciel où passent des nuages, c’est évidement troué, et plus encore mouvant. Mais ce sera un premier fil.

Décembre 2020

(Photo : Douglas, lignes à haute tension & A89 – La Transeuropéenne, © Barbara Métais-Chastanier)
(Photo : Le Lac, Meymac, © Barbara Métais-Chastanier)
(Photo : Douglaseraie & Viaduc des Farges, © Barbara Métais-Chastanier)
(Photo : Chez Denis, sourcier et géobiologue, à Nispouloux, près de Laguenne, © Barbara Métais-Chastanier)
(Photo : Geai des chênes & fils, D21 près de Ludinas , © Barbara Métais-Chastanier)

En 80 jours

Étant enfant, j’habitais dans un quartier relié au reste de la ville par un raccourci qui s’intitulait le « chemin de la porte inutile ». Ce n’est que plus tard que j’ai su que cette porte avait été appelée ainsi car à la place du chemin que nous empruntions pour rejoindre le centre-ville se trouvait autrefois un ruisseau. Cette « porte inutile » donnait sur la mémoire, sur l’empreinte d’un ruisseau, qui avait disparu. Avec Les Enchevêtré·e·s, je souhaite aller à la rencontre de ces mémoires inutiles, de ces ruisseaux engloutis, de ce qui ne se voit pas du paysage et qui est pourtant le paysage, de celles et ceux qui l’habitent tout autant qu’ils le font.

En proposant de me faire marcheuse et enquêtrice, je veux, en effet, poursuivre mon exploration d’un théâtre de l’anthropocène. En collaboration avec Saul Pandelakis – designer et dessinateur – et Sarah Métais-Chastanier – musicienne et compositrice –, je souhaite élaborer un récit plastique et musical des paysages de la Corrèze. À travers la marche et la rencontre avec les habitant·e·s, ce projet vise à proposer une cartographie documentaire, graphique et sonore de la Corrèze, envisagée comme territoire de vie, d’imaginaires et de récits.

Publié en 1872, Le Tour du monde en 80 jours de Jules Verne dit bien le rêve chevillé à l’époque moderne : celui de la vitesse, celui des mobilités rapides, celui du progrès technique. En 2021, le rêve est devenu tout autre : celui de trouver comment décélérer, comment ralentir. C’est donc en 80 jours d’enquête, lente et obstinée, que nous nous proposons de faire non pas un « tour » de la Corrèze, mais bien plutôt une plongée ou une empreinte, manière de dire que le ralentissement, l’attention, le lien et le détail sont sans doute les valeurs cardinales du roman que tente d’écrire notre tout jeune siècle, aux côtés de l’invention d’une hospitalité élargie.

Ces 80 jours se décomposeront en quatre marches, une à chaque saison, dont le premier jour sera partagé avec celles et ceux qui le souhaitent, et quatre résidences. Nourrie par la rencontre avec différents acteurs du territoire chaque enquête-marche-résidence sera pensée en lien avec un enjeu propre au paysage corrézien : l’eau et l’hydro-électricité (Neuvic), l’énergie du sol et de l’éolien (Peyrelevade), celui de la forêt et de la sylviculture (Meymac), et enfin de la production agroalimentaire avec les Pommeraies (Voutezac). Les Enchevêtré·e·s se dessinera au fil des marches et des territoires explorés, au fil des récits, compositions, dessins et scénographies ainsi constitués.

(Photo : Ferme de Raulhac à Neuvic, © Barbara Métais-Chastanier)